Friday, September 03, 2010
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Le syndrome du scorpion


Désirant traverser la rivière, Scorpion s’en vint trouver Crocodile et lui tint à peu près ce langage : « crocodile, laisse moi monter sur ton dos et transporte-moi sur l’autre berge. N’étant pas un ingrat, je te récompenserai de ta gentillesse ».

« Peut-être, répond Crocodile méfiant, mais rien ne me garantit qu’une fois sur mon dos, tu ne me piqueras pas. »

« Absurde, rétorque Scorpion, te piquer, c’est me noyer. Notre intérêt commun est d’arriver sains et saufs sur l’autre bord de la rivière ».

Crocodile convaincu, Scorpion monte sur son dos pour une traversée sans histoire jusqu’au moment où il pique son compère.

« Qu’est-ce qui te prend, imbécile, nous allons mourir tous les deux. Voilà ce que tu as gagné ! »

« Je sais, répond Scorpion, c’est stupide, mais je n’ai pas pu faire autrement. C’est ma nature ! »

 

Cette histoire est celle de l’accord passé entre les Etats et le Marché, le Pouvoir politique et le Pouvoir financier, au tournant des années 1980.

 

« Libère-moi de mes liens », dit le Pouvoir financier au Pouvoir politique. « Protège moi de la foule, des syndicats et de tous ces ignorants qui refusent de travailler plus et de gagner moins aujourd’hui pour gagner plus demain. Confie moi les affaires publiques.

Les temps changent, il faut changer avec le temps, moderniser : l’appareil productif,  les rapports sociaux, capitalisme et socialisme. Rendre marchand le service public, introduire la concurrence libre et non faussée partout, ouvrir la porte à l’OMC.

 

Tout le monde y trouvera son compte, même les frileux, les archaïques, allergiques à la réforme, crispés sur leurs avantages acquis, retranchés derrière leurs frontières.

Plus de riches, c’est moins de pauvres. Moins de prélèvements obligatoires, plus de liberté de dépenser, plus de pouvoir d’achat et plus d’emplois.

 

Pour l’Etat, fini les soucis ! Plus de politique économique à conduire, d’avenir à prévoir. Le Marché se chargeant de tout, l’Etat n’est plus responsable de rien.

Baisser les impôts, diminuer les charges sociales ne fera que des heureux. Financer les dépenses publiques par l’emprunt, voilà qui est moderne et, ce qui ne gâte rien, électoralement indolore.

 

La seule chose à laquelle bien veiller : l’inflation. On n’attire pas l’argent des rentiers de la planète sans la garantie que leur patrimoine ne fondra pas.

Il suffit de laisser la concurrence faire son travail. La crainte des délocalisations, les importations à bas coûts, calmeront les revendications salariales, mères de tous les maux.

Ensuite remplacer le financement des dépenses publiques par la banque centrale par le recours aux marchés. L’ordre est à ce prix. »

 

« Tout cela est tentant », concéda le Pouvoir politique. « Mais est-ce bien la meilleur voie vers le bonheur pour tous ? Et si le Marché venait à se retourner contre moi? Le précédent de la Grande crise de 1929 est fâcheux. »

 

« C’était une autre époque », argumenta le Pouvoir financier. « Experts, « nobélisés » de la banque centrale de Suède, médias, tous concluent qu’il n’est d’autre système meilleur que le capitalisme libéral. D’ailleurs, dans « libéral », il y a liberté.

Qui peut être contre la liberté ? Etre contre la liberté, c’est être pour le Goulag et le Goulag  commence avec la première loi sociale.

 

Pour le reste, nulle crainte à avoir. Nos serviteurs sont du même monde, tous dans le même bateau. Ma proposition est un contrat « gagnant/gagnant ». Déchargé de la paille de la gestion publique, tu n’en recueilles plus que le grain. Je te protège des critiques et moi je fais beaucoup d’argent. Tuer la poule aux œufs d’or serait, pour moi, suicidaire.

 

Quant aux crises, pourquoi toutes ces histoires ? Comme la fièvre, elles signifient simplement que l’organisme se défend et se régénère. »

 

Ainsi le Pouvoir politique plaça entre les mains des marchés le financement des dépenses publiques, supprima toute entrave à la spéculation, privatisa tout ce qui pouvait être rentable, mis le Pouvoir financier aux commandes des entreprises, lui donnant les pleins pouvoirs sur l’emploi.

Et, parvenu au milieu du gué, le Pouvoir financier se retourna contre lui.

 

La nature du scorpion est de piquer, celle de la spéculation de n’avoir ni frein ni morale. Espérer qu’elle puisse s’autoréguler, suivre spontanément un code de bonne conduite est une illusion à but lucratif. L’installer en moteur du système c’était mettre entre ses mains non seulement ceux qui travaillent ou voudraient travailler, les entreprises, mais aussi les collectivités locales et, on commence juste à le réaliser, les Etats eux-mêmes.

La seule différence avec la fable du début, c’est que le scorpion financier, non seulement n’est  pas mort noyé dans sa faillite, mais en est sorti revigoré. Sauvé par le crocodile politique qui a métamorphosé la dette privée en dette publique, le voici plus gaillard que jamais, prêt à le piquer de nouveau. C’est sa nature.    


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