L'enigme de la résistance - CLAVIERS 15 AOUT 2010
« La résistance n’est, pas plus que Vichy, une parenthèse, écrit Jean-marie GUILLON. Les attitudes prises dépendent des circonstances, des relations, de la conjoncture, mais elles prennent aussi leurs racines parfois bien loin auparavant. »
Et l’historien varois d’évoquer « l’enracinement républicain du Var » qui conduira quatre de ses six parlementaires présents à Vichy le 10 juillet 1940- Collomp, Sénès, Zunino, Renoult- à refuser de voter les plein pouvoirs au Maréchal et le sabordage de la République.
Cet enracinement républicain qui 90 ans plus tôt avait fait se lever notre département contre le coup d’Etat de Louis napoléon Bonaparte.
« La résistance, comme la collaboration, ajoute Jean-marie GUILLON, ne sont donc pas apparues on ne sait par quel miracle en juin 1940. A partir du terreau politique d’avant-guerre, elles se sont construites progressivement, changeant d’aspect et d’ampleur au fil du temps et des péripétie de la guerre, parcourues l’une et l’autre par des tendances contradictoires. L’emploi du singulier pour les désigner est dans une large mesure trompeur. »
Mais si les résistances varoise, et française sont une construction progressive, leur mystère c’est, pour moi en tous cas, leur commencement.
Pourquoi une poignée d’hommes et de femmes ont dit « Non », alors que la plupart disaient « Oui », telle est l’énigme ?
« Oui » à des degrés divers.
« Oui » résigné des fatalistes écrasés par «l’incroyable défaite »,
« Oui » soulagé de ceux qui préféraient Hitler au Front populaire,
« Oui » enthousiaste des militants de la « révolution nationale ».
Des « Oui » qui n’avaient pas tous la même signification …mais des « Oui ».
Des « Oui » que tout paraissait justifier:
L’évidence des faits. L’Allemagne allant gagner la guerre et installer sa domination en Europe continentale pour longtemps, l’armistice n’était-il pas un moindre mal ? Une manière de sauver les meubles.
L’évidence idéologique. L’opinion dite « publique », façonnée par la propagande officielle ou officieuse de journaux ouvertement anti- républicains quand ils n’étaient pas seulement vénaux n’avait-elle pas désigné les responsables de la défaite ? Se débarrasser des coupables du malheur public est toujours un grand soulagement. Et des coupables, on en trouve toujours. La recette est inusable.
Militaient aussi pour l’acceptation :
La légalité. Le gouvernement de Philippe Pétain tenait ses pleins pouvoirs du congrès de la défunte République. Les formes avaient été respectées.
Le principe de précaution face à l’administration, aux polices, officielles ou parallèles.
Le poids et les difficultés du quotidien.
Au final, entre un maréchal de France prestigieux, paternel, consolateur, légalement investi, reconnu par l’appareil d’Etat et un obscur général de brigade, à titre provisoire, condamné à mort par contumace pour intelligence avec l’ennemi, le choix est vite fait.
Et pourtant, une poignée d’hommes et de femmes ont dit « non ». Pourquoi ? Voilà le mystère.
Claude Bourdet, fondateur avec Henri Frenay du réseau Combat, avance dans ses mémoires l’explication suivante :
« Ces hommes qui, faute de mieux, se sont trouvés là quand il a fallu (…), c’était en majorité des hommes en rupture avec leur milieu professionnel et social…Une telle attitude, si peu fréquente dans le pays et la classe moyenne à laquelle appartenaient la plupart de ces hommes et de ces femmes, ne pouvait pas aller sans de violents antagonismes avec leur entourage et leur milieu professionnel. Disons que pour se lancer dans une aventure aussi précaire, il ne faut pas seulement être mû par un sentiment violent, il faut le plus souvent que l’on soit déjà en désaccord avec le milieu auquel on appartient : c’est cela la rupture de classe, que ses motifs soit rationnels où qu’ils plongent leurs racines dans l’inconscient et dans l’enfance. »
Pour fondée qu’elle soit, cette explication d’un témoin incontestable, ne s’applique pourtant pas à tous les résistants.
Pas, en tous cas, à Jean Cavaillès dont notre collège cantonal s’honore de porter le nom.
Ce fils d’officier, normalien, professeur, ce philosophe de première grandeur, n’était nullement en rupture avec son milieu. Je dirais même qu’au contraire, il en exprimait ce qu’il portait en lui de mieux.
« Cavaillès a été résistant par logique, dira Georges Canguilhem. »
« La déduction est aisée. Et pour qui l’a connu, elle n’est pas imaginaire. Le nazisme était inacceptable dans la mesure où il était la négation, sauvage plutôt que savante, de l’universalité, dans la mesure où il annonçait et où il cherchait la fin de la philosophie rationnelle. La lutte contre l’inacceptable était donc inéluctable. Et par lutte il ne faut pas entendre l’indignation chuchotée dans les couloirs, le porte-à-porte patriotique, l’alimentation des boîtes aux lettres en tracs vengeurs. Par lutte il faut entendre le combat les armes à la main. Et par armes, toutes les armes.
Voilà donc un intellectuel qui, sans contrainte de situation personnelle, par choix totalement libre, se fait chef de réseau, d’abord et toujours payant de sa personne, chef d’agents de renseignements, de plastiqueurs, de saboteurs. Un chef exécutant, un philosophe terroriste : voilà Cavaillès. »
Claude Bourdet, Jean Cavaillès, des entrées en résistance selon des modes très différents. Avec cependant un point commun, l’un et l’autre, pour reprendre l’expression de Claude Bourdet « sentaient qu’ils ne pouvaient pas agir autrement. »
C’est probablement cela « la flamme de la résistance » et pour cela qu’on peut toujours s’y chauffer.
Ce que Pierre Brossolette exprimait magnifiquement en 1943, parlant des martyrs dont il serait bientôt : « Ce qu’ils attendent de nous, ce n’est pas un sanglot, c’est un élan ».
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